Du 16 Mai au 1er Juillet 2009
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André du Colombier était une sorte d’énigme, une quasi-fiction: pas d’avant, pas d’après et l’étrange impression d’une auto génération un peu magique – une impression aussi flottante que peuvent l’être une rumeur ou un simple quiproquo. Il jouait des contraires, il en usait, en abusait, et il passait constamment d’un extrême à l’autre, du charybde de la précipitation au scylla de la lenteur avec cette incroyable habileté à faire sans arrêt des histoires et des caprices. Chaque rencontre était pour lui l’occasion d’une complication, d’une superposition des indices.
La théâtralité du personnage, avec ses exubérances, ses vibratos, ses mises en scène, tamisait l’impossibilité de la neutralité, l’impossibilité de cette froideur qui choisit parfois de traiter le mal par le mal ou qui choisit souvent de ne plus jouer qu’à faire des affaires. Dans ce moment où une œuvre ne peut pas davantage être assurée de son respect que de son repos, où l’on se résout à la sobriété de l’intention, l’histoire nous a montré qu’une ironie froide et distanciée peut elle aussi très vite tourner à l’aigre et au ridicule d’un mauvais effet prétentieux. Et si le but de toute ironie est de nous éviter de passer du côté des sirènes et de leurs chants, pourquoi vouloir qu’elle nous conduise du côté d’une méchanceté désabusée? Qui oserait encore soutenir qu’une posture ou qu’un trait d’esprit peut provoquer des remous décisifs?
Dans la fissure où théorie et praxis se distribuent désormais sur des plans distincts, le travail doit se plier à une « orthopraxie » de la rétivité. Et là où les réussites paraissent toutes également imparfaites, là où un but est de plus en plus difficile à assigner, le domaine de la pratique devient un espace de la tentative. Jamais de sarcasmes, mais une volonté constante de renvoyer dos-à-dos facilité des manipulations et simplicité des illusions. Comment remet-on en question des titres de propriété et de gloire? Dire que tout ce qui fait du volume peut se dégonfler très vite ne suffit pas. Il n’y a plus d’ironie en effet qui ne soit désormais tout aussi fragile qu’une vulgaire emphase. Jouer du très peu qu’il faut pour faire de l’effet. Mais qu’est-ce que des moyens chers et grossiers ne pourront jamais imiter ni acheter?
D’autant que les mots livrés à eux-mêmes sont une monnaie facilement défraîchie et préemptée. Est-il besoin de dire que lorsque l’on cesse de penser le langage roule tout seul et qu’il se soumet alors au plus offrant? Ne sommes nous pas non plus trop enclins à penser que l’art comme la musique ne peuvent pas mentir? Tout au plus nous assomme-t-on, sur ce sujet, d’une référence complètement refroidie à La République, oubliant la première vocation de Platon pour la composition de tragédies et surtout le dernier Socrate, musicien et compositeur, obéissant alors à l’injonction d’un songe après sa mise au cachot. Alors que la mort est toute proche, Socrate compose et chante des vers lyriques. Car avant ce moment où il faut donner sa vision plus profondément que ne le peut aucune expression verbale ou écrite, ce sont bien la philosophie, la poésie, les affaires, la cuisine et même la gymnastique qui ont toute leur place. Il ne s’agit en réalité jamais que de la même chose; une question de régime, de mélange et de composition qui concernera in fine tout aussi bien un bouquet garni, l’architecture, la peinture que tout le décor de la vie. Comment entendre autrement cette exigence récurrente chez André du Colombier à davantage de théorie? Il en martelait chaque syllabe: « THE-O-RIE ». « Ca manque de THE-O-RIE ». Ce qui revient à des questions très simples car les philosophes ont aussi leurs sous-entendus et leurs implicites. L’homme est-il la mesure des choses ou bien est-il mesuré par elles? Qu’en est-il du régime des contraires et des contradictions? Ou encore: si l’aisthesis est la mesure du discours et de l’être, l’homme n’est-il pas alors qu’un pauvre colosse bariolé fait tout entier d’impressions instantanées et disparates dont on ne peut vraiment plus dire grand chose ? Lorenzo Cirrincione
